Rencontre avec Amélie Berrodier, artiste résidente aux Halles du Faubourg

Rencontre avec Amélie Berrodier, résidente aux Halles du Faubourg, elle expose actuellement trois œuvres dans l’exposition « Rituel de l’Algorithme ». Par le biais de la vidéo et de l’installation, elle sonde le portrait photographique et questionne à travers ses recherches, l’histoire de la photographie, ses procédés de fabrication et son utilisation actuelle.

 

 

 

 

 

 

 

Comment en es-tu venue à travailler sur l’image ? 

 

Mon mémoire de cinquième année de Beaux-arts représente pour moi un des moments charnières où j’ai commencé à réfléchir et à mettre des mots sur ce que je faisais instinctivement avant. Il s’appelait « Temps d’exposition » et je l’ai rédigé comme si j’étais commissaire et que je proposais la traversée d’une exposition. J’avais choisi des artistes qui m’intéressaient et une déambulation précise. Ces artistes travaillaient principalement sur le quotidien ou éventuellement sur une mise en scène d’eux même. 

J’avais par exemple cité Pierrick Sorin ou Chantal Akerman avec le film Jeanne Dielman. C’est un film de 3 h 30 qui donne à voir trois jours de la vie d’une femme et toutes les scènes quotidiennes (faire à manger, faire le lit…) sont filmées dans leur durée réelle. 

À travers cette démarche je cherchais à comprendre mon attrait pour les scènes documentaires tout en cherchant la part de fiction que contient chaque œuvre, servant à mettre en valeur ces gestes. Ainsi j’ai pu me positionner sur cette frontière entre documentaire et fiction, et engager le travail que j’ai aujourd’hui sur la pose photographique et ces instants où l’on cherche à contrôler l’image que l’on renvoie à l’objectif, tout en mettant en place des processus qui permettent aux modèles d’être dans le lâcher-prise de ce qu’ils renvoient.

 

 

 

 

Comment envisages-tu le rapport au temps dans tes pièces et au moment où tu filmes ?

 

Ça dépend des projets, mais l’idée principale est d’amener le spectateur à prendre le temps de rencontrer à travers leurs images les personnes que j’ai pu filmer. C’est drôle parce que souvent les gens qui regardent mon travail, même s’ils le connaissent bien, m’en parlent comme s’il s’agissait de photographies. En effet je m’intéresse beaucoup à ce médium pour réaliser mes vidéos, que ce soit à travers l’utilisation de plans fixes ou de références à l’histoire de la photographie et aux procédés qui ont permis ou permettent sa réalisation. Je me base souvent sur l’évolution du temps de pose photographique, devenu presque instantané aujourd’hui, pour mettre en place les dispositifs vidéo qui me servent à capter des portraits, ce qui m’amène à faire poser mes modèles un certain temps, plus ou moins figés, face à la caméra. J’aime l’idée de mettre en avant tout un tas de mimiques qui se révèlent par la durée et à travers le mouvement. J’aime aussi le caractère animé de la vidéo, très différent de l’aspect extrêmement figé et nostalgique de la photographie qui représente toujours un moment passé qui, à peine capté, n’existe déjà plus. La temporalité de ce médium permet la construction d’un portrait sur la durée, et donc d’en révéler la complexité. La vidéo offre la possibilité de rejouer de nombreuse fois ce moment de rencontre qui se passe à la fois au moment du tournage et au moment où l’on regarde l’image enregistrée. J’ai dans l’idée qu’elle permet en quelque sorte le prolongement de la rencontre et de ce qui s’est écrit.

 

 

 

Dans tes vidéos, le silence prend une place importante. Est-ce un élément que tu imposes dans ton travail ?

 

 

Oui et non, il y a d’une part mon côté photographe qui doit jouer au moment de la captation et qui l’impose naturellement, mais c’est aussi propre à certains projets. Pour les portraits silencieux ou le repas de famille, c’était l’intention au départ, dans l’idée de se rapprocher de la photographie et du tableau. Imposer le silence permet de mettre l’accent sur les expressions du visage et sur les gestes entre les personnes, qui sont révélés par l’absence de parole. S’il n’était pas là, ces éléments seraient minimisés. Beaucoup de choses peuvent être dites dans le silence. Et le son de l’environnement présent dans les vidéos parle aussi de celui-ci. Je m’intéresse alors à d’autres formes de communication, pour concentrer l’attention du spectateur sur tout ce que contient le portrait. Et lorsque le dialogue est conservé, c’est qu’il a beaucoup d’importance, et souvent il entoure la personne qui est présente à l’écran, et qui ne parle pas.

 

 

 

Est-ce qu’on peut dire que tes œuvres sont participatives ?

 

Ce n’est pas vraiment un terme que j’utilise, car dans mon travail le spectateur n’agit pas pour transformer l’œuvre, ou pour la construire. Par contre, la manière dont je réfléchis à une œuvre pendant son élaboration inclut la question de son exposition, la place du spectateur durant ce moment de monstration et la façon dont ce dernier va rencontrer les sujets filmés. Je travaille toujours en fonction de quatre entités : la personne filmée, la caméra, la personne qui filme et le spectateur. Et je cherche à mettre en valeur la rencontre entre les quatre, indépendamment les unes des autres, mais aussi en les liant. Mais surtout, le moment de la réalisation des images demande la participation de la personne filmée, c’est peut-être en cela qu’on peut considérer mes œuvres comme participatives.

 

 

 

 

Comment prépares-tu les rencontres ? Penses-tu que les personnes filmées influencent ta manière de capter l’image ?

 

J’élabore un dispositif à partir de ce que j’ai envie de dire sur la photographie, sur son utilisation passée et actuelle, sur l’évolution de ce moyen de captation ou même sur des choses plus spécifiques comme la construction de son image personnelle, familiale ou de l’image du groupe. Une fois que j’ai mon processus établi, je travaille souvent en porte-à-porte pour rencontrer les personnes à qui je vais le proposer. En général, il est assez précis et protocolaire et je le teste avec plusieurs modèles. Et c’est à ce moment-là que l’aspect performatif rentre en jeu. À la fois, la personne filmée répond à mon attente, et en même temps le dispositif établi permet toujours au sujet de se construire à sa façon face à la caméra. Je cherche à provoquer et à capter les instants où nous pouvons être entre le contrôle et de lâcher-prise de l’image que l’on renvoie. C’est également pour ça que je travaille avec la vidéo. Et la durée du tournage, le silence à respecter, la position des modèles ou la mienne — derrière l’appareil —, et ne serait-ce que la présence de la caméra dans leur environnement personnel rendent la situation performative et participative. 

 

 

 

Et sinon que retiendras-tu de ton passage aux Halles ? 

 

Principalement, la bonne ambiance, la motivation et l’implication de l’équipe des Halles. Leur écoute m’a donné l’impression de pouvoir réaliser tout ce dont j’avais envie et d’être bien accompagnée pour ça. Même si nous nous sommes laissé distraire quelques fois par la possibilité de siester ou de boire une bière dans le jardin.

 

Visiter le site web d’Amélie

Restitution de résidence aux Halles du Faubourg

 

 

 


Article rédigé avec Lola Carrel, Lisa Maitrejean et Amélie Berrodier 

 

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