Jérome Lavenir Résidence Artistique Les Halles du Faubourg

Rencontre avec Jérôme Lavenir, résident artistique aux Halles du Faubourg

Jérôme Lavenir, résident artistique à la Taverne Gutenberg, est arrivé le premier octobre. Il nous parle de son univers empreint d’onirisme et de légèreté.

 

Jérome Lavenir Résidence Artistique Les Halles du Faubourg

 

 

Avant de faire les Beaux-Arts de Dijon tu enseignais la musique. Comment a eu lieu la transition entre ces deux domaines?  

 

 

J’ai toujours eu des pratiques artistiques, que ce soit à travers la musique ou les arts plastiques. Il y a une continuité qui se fait naturellement. J’ai besoin de ça quelle que soit la forme que ça peut prendre. . .

Pour moi ce sont deux mondes parallèles, tous deux liés à la création. L’un a pris le dessus sur l’autre à un moment, et j’ai voulu produire quelque chose qui relevait plus du domaine de l’image. J’ai peut-être plus de facilités naturelles avec les arts visuels. 

 

 

 

Justement, dans tes créations, tu t’appuies sur différentes pratiques artistiques : dessin, volume, installation… As-tu une pratique qui te semble plus importante que les autres? Comment s’articulent-elles entre elles?

 

 

Elles s’articulent simplement, il y a quelque chose qui relève du cheminement créatif. Les pièces que je produis sont d’ailleurs des images de ce cheminement. Souvent ce processus part du dessin, le dessin est donc nécessaire. Mes dessins prennent toujours la forme de projections d’espace, d’espaces imaginaires. Cependant, les choses que je dessine, quelque part, j’ai toujours envie qu’elles existent. Je projette sur le papier ce que je veux, mais le véritable coeur de ma pratique c’est peut-être l’installation, la mise en espace des choses, leur déploiement dans la réalité spatiale. Enfin, il y a toujours une sorte de boucle qui se met en place à travers un retour à l’image via la photographie. Ainsi les photographies de mes installations font aussi partie du processus et peuvent devenir des pièces autonomes. Dans mon travail, il y a donc, d’abord, une projection par le dessin, ensuite, un passage par l’espace et, enfin, un retour à l’image photographique. 

 

Résidence Artistique Les Halles du Faubourg Jerome Lavenir

 

 

As-tu eu d’autres pratiques artistiques ou démarches avant d’en arriver à ta production actuelle? 

 

 

J’ai fait beaucoup de vidéos dans mes premières années aux Beaux-Arts mais ça a un peu disparu, petit à petit. J’en suis venu à faire des installations vidéo, en utilisant notamment la technique du mapping, et finalement je suis revenu à l’image fixe. Ma problématique avec l’image fixe était de faire exister l’image mentale.

En fait, mon modèle formel serait peut-être la poésie qui, selon moi, se rapproche de l’image fixe. Un poème c’est un petit objet très dense et condensé. Le poème est un objet fixe, c’est l’esprit de l’auditeur ou du lecteur qui se met à bouger à son contact. J’aime cet aspect là, très différent de la nature plus narrative du roman ou de l’image en mouvement.

 

 

 

Tu as un univers fortement empreint d’onirisme avec des thématiques récurrentes comme les ciels ou les masques. Peut-on parler de ces thématiques? 

 

 

Je travaille avec des éléments de vocabulaire, visuels, qui sont apparus de manière un peu indépendante au départ puis qui ont petit à petit constitué un univers au sein duquel ces éléments dialoguent ensemble.

Parmi ces éléments il y a effectivement tout ce qui fait référence au ciel : la couleur, le dégradé, le rapport entre la surface et la profondeur. Bachelard écrivait d’ailleurs que “celui qui s’abandonne à la rêverie du ciel bleu ne connaît plus que la dimension profonde”. En effet, un ciel bleu, c’est à la fois une profondeur absolue et en même temps, en venant s’imprimer sur la rétine, c’est une pure surface pour l’oeil qui le regarde. C’est le paradoxe contenu dans l’objet lui-même qui m’intéresse beaucoup. 

 

Résidence Artistique Les Halles du Faubourg Jerome Lavenir

 

J’utilise aussi beaucoup les masques, souvent en papier, qui sont des objets très denses, à la fois historiquement, symboliquement et plastiquement. Le masque c’est un autre élément de vocabulaire qui a quelque chose de paradoxal. D’abord il renvoie lui aussi à la question du jeu de la surface et de la profondeur, c’est une surface fine qui renvoie une image, mais c’est aussi une profondeur sans fin qui se cache derrière cette image, car il n’y a rien derrière un masque, sinon un autre masque… Il y a d’ailleurs un parallèle à faire avec le phénomène de l’éclipse qui nous permet de constater, par le recouvrement d’une chose, que cette chose est cachée. 

Ensuite, un autre paradoxe vient du fait qu’il s’agisse d’un objet sur lequel on projette un visage. Ce qui est au départ un objet devient ainsi un sujet, comme un autre de nous- mêmes. 

Enfin, le masque appelle le regard. Le principe du visage c’est qu’il nous happe et devient une présence. Cette présence est importante car une pièce pour moi, ce n’est pas un objet mais la situation de celui-ci dans l’espace. Mes masques sont présentés de manière à mettre en avant, parmi d’autres dialectiques, celle du dedans et du dehors : entre autres, on peut par exemple les regarder aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Ce qui compte c’est la situation qui est présentée. Les masques sont intéressants dans cette situation puisqu’il réduisent les distances, ils ont besoin d’air et font le vide autour d’eux. Je pense qu’une oeuvre d’art réussie c’est une pièce qui arrive à faire le vide autour d’elle. 

 

Résidence Artistique Les Halles du Faubourg Jerome Lavenir

 

 

L’écriture prend aussi une place importante. Tu en parlais un peu précedemment, mais comment penses-tu que la poésie rejoint ta pratique? 

 

 

La poésie c’est d’abord une question de densité : dans le poème, on recherche toujours l’expression la plus dense des choses à travers un certain minimalisme formel et c’est un peu ce que je recherche sur le plan visuel. Le principe de la poésie c’est aussi le principe de la composition. On retrouve ici un lien avec ma pratique musicale.

 

 

As-tu des références de poèmes qui t’intéressent particulièrement? 

 

 

J’adore Beckett, il n’en a pas écrit beaucoup, mais il a écrit quand même quelques poèmes caractéristiques de cette recherche autour du vide. 

Il y a aussi René Char, qui joue toujours dans sa poésie sur une dialectique de la terre et du ciel, qui m’importe à moi aussi. 

Je citais Gaston Bachelard tout à l’heure qui n’est pas à proprement parler un poète, c’est  un philosophe, mais un philosophe qui a beaucoup écrit sur la poésie et sur les images. C’est un auteur que j’aime beaucoup et qui m’a inspiré quelques pièces ou quelques idées. 

 

Les Halles du Faubourg Jerome Lavenir Résidence artistique

 

 

 

J’aimerais maintenant qu’on parle des expositions que tu as réalisées ou plus généralement de ta manière d’aborder une exposition. As-tu des lieux qui t’ont marqué? 

 

 

J’ai beaucoup exploité l’école d’art de Dijon et ses espaces qui étaient intéressants par rapport à ma pratique. Il y avait différents types de volumes, c’était des espaces un peu anciens avec des boiseries, des parquets, des hauts plafonds, certains en croisée d’ogives. Il y a toujours un lien qui se fait avec l’espace et l’architecture des lieux dans mes projets. 

Un autre espace m’a beaucoup intéressé, c’était dans une grange abandonnée à Villy-en- Auxois à l’occasion du festival EVAsions des Arts. Il y avait des portions de murs tombées, une ouverture qui donnait à voir le ciel. Je n’avais pas eu le temps de préparer des pièces spécifiquement pour ce lieu mais j’avais adapté quelques-unes de mes pièces. 

 

 

Et donc, qu’est-ce qui a retenu ton attention dans l’espace que proposent les Halles du Faubourg? 

 

 

Les espaces des Halles sont riches et évoquent beaucoup de choses. Les volumes ne sont pas neutres et ont besoin d’être rêvés. Pour le projet d’exposition, j’ai tout de suite eu envie de jouer avec des éléments qui se rapportent à la dimension du chantier, et qui résonnaient avec l’univers du quartier, rempli de machines et de grues. Aujourd’hui, les Halles, c’est une sorte de petit îlot au milieu d’un monde en chantier. Je trouvais qu’il y avait là quelque chose à jouer dans la rencontre avec mon propre univers. L’image poétique et l’univers du rêve sont intéressants et paradoxaux dans ce contexte. 

 

 

Pour finir, j’ai l’impression que dans tes projets aux Halles du Faubourg tu intègres le participatif, qu’en penses-tu? 

 

 

Alors, parfois, ça pourrait faire penser à du participatif, mais je l’envisage avec beaucoup d’ironie. Dans le projet dont on parle, l’aspect participatif vient du fait que le spectateur viendrait dessiner un ciel avec ses pieds, en parcourant tout simplement l’exposition. Il y a une sorte de piège dans la situation du fait du décalage entre ce que le spectateur vit et envisage en parcourant l’exposition et ce qui est en train de se passer : il contribue à créer un ciel. Les spectateurs ne verront donc jamais la pièce terminée. 

Il y a plutôt une idée de temporalité dans cette oeuvre. Le processus fait partie de l’oeuvre puisque la pièce n’est pas la même au début et à la fin de son installation. C’est quelque chose qui résonne avec le lieu qu’on qualifie parfois de “lieu infini”, comme tous ces tiers-lieux en transformation permanente et qui souvent sont voués à disparaître. Cette temporalité n’est pas du tout narrative, c’est une temporalité du processus qui donne à réfléchir au sujet de la création et de l’imagination.

Cette temporalité vient finalement incarner concrètement le paradoxe qui se joue entre surface et profondeur. Le résultat aura un aspect monochrome et assez lisse mais qui aura acquis une profondeur à travers l’épaisseur de son temps de création. Je reprends d’ailleurs là un processus analogue à celui de la fabrication de mes ciels sur PVC. Il s’agit de couches accumulées, très nombreuses, de couleurs, avec une alternance entre ponçage du matériau et étalement de la couleur. C’est très répétitif, tout à fait artisanal, très long, et pour un résultat relativement lisse, très simple, minimal, et qui, finalement, n’a l’air de rien. J’aime bien quand ça n’a l’air rien de à la fin. C’est une bonne fin, ça ?

 

Jerome Lavenir Résidence Artistique Les Halles du Faubourg

 

 

Article rédigé par Lola Carrel

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