Rencontre avec Victor Boucon, artiste résident aux Halles du Faubourg

Rencontre avec Victor Boucon, artiste en résidence à la Taverne Gutenberg dans Les Halles du Faubourg. Ses oeuvres étaient présentées au mois de juillet dans l’exposition Rituel de l’Algorithme. Artiste du geste, de la pratique et de l’expérience, il se distingue par un goût prononcé pour la récupération et le détournement d’objets. Regroupant technologies archaïques et technologies modernes, il développe une réflexion autour du progrès et de l’écologie par le prisme d’une recherche plastique.

 

 

 

 

 

 

Selon toi quelle est la limite entre art et artisanat ? Et toi, où te situes-tu?

 

C’était tout le thème de mon mémoire sur la pratique poétique. La pratique poétique c’est un processus de forme qui tend à faire ressentir l’existence à travers une expérience. Il n’y a pas vraiment de différence avec la pratique artistique, si ce n’est que la pratique artistique est voulue et cadrée contrairement à la pratique poétique qui peut être inconsciente. J’aime bien citer Bernard Stiegler pour parler de ça, il répond à la question du « À quoi sert l’art ? » en partant de l’exemple du harpon des chasseurs lapons. Ce harpon est ciselé, ce motif qui ne sert à rien au chasseur mais descend pourtant d’une tradition millénaire. Ce motif est dit somptuaire, c’est la preuve que l’humain à cet instant-là n’est pas en situation de survie mais en situation d’existence. Une société qui accorde une place privilégié à l’art est une société en bonne santé. 

La distinction entre art et artisanat, je dois la faire car dans tous mes projets je dois me défendre d’être à la fois artiste et artisan. Finalement, c’est la société telle qu’elle est dans le milieu de l’art qui a segmenté ces deux notions qui finalement sont communes à la base. L’art d’aujourd’hui c’est ni plus ni moins que d’anciens savoir-faire que l’on a détourné car ils avaient perdu leur utilité. 

On m’a souvent qualifié d’artiste réactionnaire car dans mon travail il y a beaucoup de retours sur une pratique artistique passée. En fait, j’essaie juste d’amener à une lecture de l’histoire  quasi archéologique, mais une archéologie uchronique, anticipative. J’aime m’imaginer à la place des humains d’après-demain qui regardent les humains de demain qui eux même contemplent les hommes d’aujourd’hui.

 

 

 

Par ce biais des temporalités tu abordes des questionnements qui peuvent être lus comme très actuels et polémiques tels que l’industrie et l’écologie. Quelle est ton positionnement face à cela?

 

Je crois que le mélange des temporalités me permet finalement d’atteindre une sorte d’intemporalité en croisant des choses très simples. L’éolienne parle d’écologie certes, mais elle n’est qu’un moyen pour arriver à ce paysage sonore et combler l’absence d’arbre. L’éolienne n’est qu’un outil pour amener l’idée d’une machine à reproduire un son naturel. Il y a à la fois quelque chose de gênant dans ces éoliennes et une sorte d’espoir en ce qu’il est possible d’inventer pour la suite. C’est à ça aussi que sert l’artiste, c’est Gertrude Stein qui dit à Hemingway que l’art ne doit pas que servire à témoigner du vide de l’existence, il doit offrir un répit, un échapatoir.      

 

 

 

Comment tu procèdes pour créer ? As-tu l’impression de partir du matériau pour aller vers le projet ou l’inverse ?

 

C’est compliqué car il y a les deux manières de travailler je pense. Il y a des phases, les jambes mécaniques et les éoliennes, typiquement ce sont des idées que j’ai eu. Je peux alors atteindre un processus assez monomaniaque face à certaines idées. Les éoliennes, j’en ai pas fait une, j’en ai fait dix. Sinon il y a d’autres travaux, comme celui sur le binaire par exemple, qui sont plus instinctifs et qui demandent de airer, d’expérimenter et de se perdre à partir d’une idée.

 

 

En art, quels courants t’ont influencé?

 

 

C’est bizarre de dire ça, mais je n’aime pas l’art. Je préfère les musées d’archéologie aux musées d’art. Je parle de l’humain à travers la machine, je n’arrive pas à parler d’humain à travers l’humain. C‘est pour ça que je suis fascinée par les concepts de civilisation et d’écriture surtout. On lit de manière beaucoup plus palpable l’âme de l’homme à travers ses outils. Jean Tinguely disait en interview : “ le mot art fait son apparition en plein milieu de la renaissance. Aucune notion d’art ni chez les Egyptiens, ni chez les Mayas, ni chez les Indiens, ni chez les Chinois, ni chez les Grecs, elle a été inventée il y a trois cent cinquante années et on a fait une vaste escroquerie avec ça. Mais je trouve qu’il y a un mot qu’est mieux, c’est la poésie. Le mot poétique est beau parce qu’au fond il est étonnant car il veut dire vivre tout simplement et ça ça me va.”  Et pour le coup ça me va aussi. 

 

 

 

Qu’est-ce que tu cherchais à travers cette résidence ?

 

Ne pas être seul dans mon atelier à Cusset, donc l’humain. Ensuite les Halles c’est pour moi un lieu aux confluents de plein de chose. C’est aussi une scène, avoir un espace pour exposer c’est comme avoir un micro dans la rue.

 

 

 

Tu proposes régulièrement des ateliers pour enfant, quelle place prennent-ils dans ta pratique ?

 

J’aime le côté prof même si c’est plus facile de transmettre à des personnes plus âgées que les enfants.

C’est un peu compliqué car je travaille plus avec l’enfance qu’avec l’enfant. Les enfants ont déjà leur mythologie propre, du coup j’essaie de les pousser à être dans le présent d’une mythologie en train de se construire. C’est ce que j’aime avec les cabanes, j’ai l’impression qu’elles convoquent un imaginaire propre à chacun. La cabane c’est vraiment comme le premier vélo, c’est un souvenir commun qui évoque d’où je viens. Il y a un côté universel dans ces thématiques. 

 

 

 

 

 

Peux-tu nous raconter une anecdote sur ta résidence aux Halles du Faubourg? 

 

Le skate

 

Au tout début de la résidence ce qui m’a le plus attiré et qui a constitué mon occupation première c’était le skateboard. C’est grisant de faire du skate à l’abris d’un toit sur un sol aussi lisse et dans un espace aussi grand! Ca collait parfaitement, je voulais me remettre au skate et le printemps arrivait. Le skate est même devenu un problème, avec Xavier on passait plus de temps à faire des glissades et autres figures (ou plutôt tentative de figure pour moi) qu’à songer réellement à ce qu’on allait réaliser pour cette expo. On a même dû nous imposer des règles à cause du bruit des roues re-plaquées au sol qui faisaient du bruit et dérangeait les autres occupants. C’est assez drôle parce que s’en le savoir, pire, en ayant la culpabilité de la procrastination au ventre, naissaient les idées qui devaient nourrir mes futures pièces de l’exposition. En effet, c’est à force de traverser ces grands espaces d’usine avec ces formes, ces structures, principalement celles du toit, que l’idée du temple industriel m’ai venu. Le skate et son histoire sont vraiment très intéressants, c’est une réinvention massive du quotidien et plus particulièrement des infrastructures post-industrielles. Bref, la procrastination a vraiment un bon fond!

 

 

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Restitution de résidence aux Halles du Faubourg

 

 

Article rédigé avec Lisa Maîtrejean, Lola Carrel et Victor Boucon

Crédit photo : Adrien Pinon, Lionel Rault

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